Author: ezlathi
• Mercredi, juillet 20th, 2011

Pour des raisons professionnelles, j’ai révisé un  peu cette question des étapes de l’acquisition du langage. Il va sans dire que cela m’a d’autant plus passionnée que je suis Maman. Et puis, je me dis que je saurai quoi répondre à la doctoresse si elle m’embête à nouveau pour savoir quels sons produit mon bébé !

“Parler” est une activité hautement complexe ; on peut (très artificiellement) la disséquer en quatre compétences :

L’acquisition de phonèmes :

  • La perception commence avant la naissance, dans le ventre maternel. Les 3 derniers mois de grossesse, le bébé in utero reçoit de nombreuses stimulations auditives et langagières, ce qui explique que dès sa naissance, il soit capable de différencier la voix de sa mère des autres voix ; de même, il a des réactions différentes suivant qu’il entend sa langue maternelle ou une langue étrangère.
  • La phase de production : le nourrisson produit d’abord des cris, des pleurs, des sons végétatifs (toux, renvoi, déglutition) : ce sont des formes élémentaires et inorganisées d’activité vocale.
  • Le babil apparaît approximativement à la fin du deuxième mois, en situation de confort (cette phase coïncide avec le sourire). A la naissance, l’enfant a la possibilité d’apprendre n’importe quelle langue, mais peu à peu l’entourage exerce son influence : dès 6 mois, les enfants chinois utilisent des variations tonales originales ; tous les bébés privilégient les intonations phrastiques et les accentuations qu’il entendent. Si vous avez vu le film Bébés, peut-être vous souviendrez-vous de cette petite japonaise qui babillait … en “japonais” ? Généralement, dans les différentes langues étudiées, le a inaugure les voyelles, le p et le m les consonnes - ce qui explique la production précoce et attendue par les parents de mama et papa.
  • La différenciation progressive des phonèmes est très rapide après 18 mois. L’ordre d’acquisition varie d’un enfant à l’autre dans la même langue. Les enfants procèdent pendant longtemps à des simplifications : ouvi pour ouvrir, femé pour fermé, toup pour soupe, ou à des redoublement : tétère pour pomme de terre.

L’émergence de la référence :

Avant le premier mot, le bébé commence à signifier par des sons (vers 9 mois) : par exemple [iiii] quand il a plaisir à voir quelqu’un, ou [eeee] pour attraper un objet lointain. C’est le début de la manifestation de la fonction symbolique : une unité signifiante est à la place de l’objet et permet de l’évoquer même en son absence !

Vers 10 mois, on observe l’émission de formes stables qui résultent de la répétition d’une même syllabe : dadadada, papapapa ([p] et [m] sont des labiales, celles dont l’émission est le plus visible). L’adulte guette l’apparition des premiers mots et isole, émerveillé, une séquence qui, pour lui, est signifiante (”maman” ou “papa”, généralement !!).

Puis s’opère la différenciation du lexique : 20 mots environ au milieu de la seconde année (par exemple coucou, oui, non, au revoir, encore, d’accord …). Le rythme d’acquisition s’accélère alors : 250 mots à deux ans, 450 mots à deux ans et demi, 900 à trois ans, etc., avec, bien sûr, toutes sortes de variantes individuelles.

Une des caractéristiques de ce système lexical est que les formes phoniques produites sont souvent approximatives : l’enfant dira [tisa] pour “petit chat“. De plus, le référent n’est pas toujours le même : papa désignera parfois le vrai papa mais aussi d’autres adultes de l’entourage !

La syntaxe :

Le mot-phrase est un mot seul qui représente une phrase et que l’on interprète. L’enfant peut montrer le journal et dire : “Papa” : il ne s’agit pas d’une dénomination mais d’une mise en relation entre deux éléments. Papa prononcé avec une intonation interrogative peut signifier : “Je ne vois pas Papa”. Le sens varie en contexte : Bobo peut signifier la marque encore rouge présente au bout du doigt, un bobo plus ancien ou l’objet qui a fait mal.

En général entre 18 et 24 mois apparaît l’énoncé à deux mots qui permet de commencer  affronter la complexité et la richesse du monde à exprimer. Les deux mots s’organisent sémantiquement autour d’une seule relation : bébé mange (agent-action), “Papa buiau” pour “Papa travaille dans le bureau (localisation), “Tauto bébé” pour “l’auto de bébé” (possession) … L’énoncé à trois mots et plus permet d’exprimer plusieurs relations : “Papa pati tauto” pour “Papa est parti en auto” (agent-action-instrument).

Les acquisitions morphologiques :

Entre deux et trois ans, l’enfant repère des régularités morphologiques, il devient grammairien et produit des formes par analogie (metter pour mettre ; pleutre pour pleuvoir). Vers trois ans, l’enfant commence à objectiver ces règles : il repère, par exemple, qu’on dit gentil pour un garçon et gentille pour une fille.

Après ce stade, on ne peut plus décrire linéairement les apprentissages car le langage explose et se complexifie.

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5 Responses

  1. très intéressant! Merci pour ce petit topo.

  2. Je viens de rencontrer à Montréal, (dans le rayon livres pour enfants d’une grande librairie très sympa) des parents complètement démunis et inquiets face au mutisme de leur garçon de 3 ans.
    La question posée est “Que faire quand mon enfant ne rentre pas dans les grilles stéréotypées du développement de l’enfant ?”

  3. Je rejoins la question posée par Murielle : que faire lorsque son enfant ne rentre pas dans les cases ? A partir de quel moment doit-on s’inquiéter et penser à une retard de développement ? Quelles sont les extrêmes représentées par les “variantes individuelles” ?

    A titre d’exemple, Elliott a 23 mois, et n’a dans son lexique que 2 mots (papa et maman). Pour autant, à l’aide d’onomatopées et de signes, il a diversifié son vocabulaire, si on peut dire ça ainsi, et communique beaucoup. Il va par exemple dire “Papa” puis signer “train” puis “travail” pour “dire” que son papa est parti au travail en train. Mais il n’aura émis que le mot “papa”… A l’inverse, je sais qu’il a un vocabulaire très riche, quand nous feuilletons des livres (imagiers ou autres) et que je lui demande de me désigner des éléments (il connait les couleurs, des quantités d’animaux, des objets, etc.).
    Alors, retard ou pas retard ? Faut-il s’inquiéter ou tout simplement lui laisser le temps ?
    C’est finalement très déstabilisant, toutes ces grilles qui font correspondre un âge à un type de développement, quand on n’entre pas vraiment dans les cases… D’autant qu’en général, les différences seront vite gommées. ;)

  4. BBG n’a jamais “pointer du doigt”, c’est un critère clairement défini, écrit partout, sur le carnet de santé, les pédiatres vous posent la question. Et bien non il n’a jamais pointer du doigt. J’ai eu un moment d’interrogation à ce sujet et puis j’ai laisser son évolution se faire.
    Le langage des signes est une excellente stimulation du langage, je continue d’ailleurs, même si BBG parle beaucoup. D’ailleurs, est-il bavard grâce à cela ?
    Au sujet de l’enfant bavard, je voudrais aussi apporter un éclairage à cet adjectif.
    Récemment j’ai rencontré la mère d’une fillette de 3 ans qui prétendait que se fille était bavarde. Hors je n’ai jamais entendu le son de sa voix durant nos rencontres quotidiennes. Donc, personnellement, je ne la trouvais pas bavarde. A contrario de BBG, 3 ans aussi, qui va ouvertement vers tout le monde (grand comme petit, homme comme femme, peau couleur “chocolat” comme il dit ou non) pour leur parler, leur poser des questions, leur demander de venir jouer avec lui, etc… Bref, bavard ou pas bavard tout dépend du contexte et surtout du point de vue personnel.

  5. Bonjour! Je suis orthophoniste (et jeune maman) et la question “Que faire quand mon enfant ne rentre pas dans les grilles stéréotypées du développement de l’enfant ?” m’interpelle particulièrement…

    En tant que parents, on a toujours tendance à vouloir que son enfant soit dans une norme, rentre dans des “cases” prédéfinies, on se lance dans tous les magazines à corps perdu, dans les ouvrages “de référence” pour essayer de se rassurer, de comparer, et finalement, on s’inquiète de plus en plus.
    Un enfant de 3 ans qui ne parle pas, ce n’est pas un drame mais il faut voir tout ce qui est constitutif de sa capacité à communiquer: est-ce qu’il utilise d’autres moyens non-verbaux? est-ce qu’il entend correctement? est-ce qu’il est sujet à des otites séreuses à répétition? est-ce que son niveau de compréhension semble bon? est-ce qu’il interagit avec les autres enfants, adultes, etc etc?
    Chaque enfant évolue différemment, il faut juste surveiller pour, au cas où, ne pas intervenir trop tard

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